Il est de plus en plus clair que les Hommes de Néanderthal constituaient un groupe d’individus complexes et intelligents. A quoi ressemblait leur vie quotidienne ?
Les Néandertaliens sont nos plus proches parents en termes d'évolution. Ils ont disparu depuis environ 40.000 ans, mais ont vécu en Europe et en Asie Occidentale, où ils ont cohabité et se sont reproduits avec les humains. Malgré leur étonnante ressemblance physique et génétique avec nous, humains d’aujourd’hui, notre compréhension de leur mode de vie est limitée. Qui étaient donc nos énigmatiques cousins génétiques ?connaître le régime alimentaire d’un groupe ancien peut nous éclairer sur de nombreux aspects de leur vie quotidienne. Les aliments qu’ils consommaient donnent une idée de la façon dont ils interagissaient avec leur cadre de vie. Comprendre la manière dont ils exploitaient et géraient leur environnement donne ensuite un aperçu de leurs connaissances, ainsi que des outils et structures sociales qu’ils ont pu mettre en place. Sur un plan plus individuel, la nourriture constitue un aspect central de la vie quotidienne, et savoir ce qu’une personne a mangé peut nous aider à voir le monde à travers ses yeux. Une nouvelle méthode a récemment été développée pour recueillir des traces de l’alimentation d’un individu directement à partir de ses calculs dentaires. Ces dépôts qui s’accumulent sur les dents, souvent ignorés, ont permis de donner un nouvel éclairage sur les hommes de Neandertal.
Les calculs dentaires sont une couche calcifiée de plaque dentaire, aussi appelés tartre. La plaque dentaire est une couche de microbes légèrement collante qui se développe sur les dents. De petits fragments de tout ce qui passe dans la bouche peuvent se retrouver bloqués sur la plaque collante et être préservés pendant la calcification. On a retiré le tartre des dents de trois hommes de Néandertal, retrouvés pour l’un dans la grotte de Spy en Belgique, et pour les deux autres dans les grottes d’El Sidron en Espagne. Puis, en utilisant une technique appelée métagénomique, tout l’ADN conservé dans les calculs dentaires a été récupéré et utilisé pour identifier ces petits fragments, offrant un aperçu direct de l’alimentation néandertalienne.
Les régimes alimentaires des deux régions étaient significativement différents. L’ADN retrouvé à partir de l’individu de Spy indique qu’il consommait ce qu’on attend d'un chasseur de l’Âge de Pierre : des rhinocéros laineux et des moutons, accompagnés de champignons. De son côté, le tartre des individus d’El Sidron ne contenait aucune traces de viande, et a plutôt révélé un régime composé de champignons, de pignons de pin, de mousse de forêt et de peuplier. Cela démontre la capacité des Néandertaliens à s’adapter à leur environnement et à survivre à l'aide de ressources variées. Mais l’ADN retrouvé dans le tartre n’a pas seulement fourni des indices sur ce que ces individus mangeaient quand ils s’asseyaient pour dîner.
Contrairement au stéréotype de brutalité associé au Néandertalien, l’individu de Spy semble avoir été capable d’auto-médication, un comportement complexe qui nécessite la compréhension des effets de plusieurs ressources spécifiques. Il souffrait vraisemblablement d’un abcès dentaire (identifiable d’après l’observation de sa mâchoire) et de parasites intestinaux (dont l’ADN a été identifié à partir des calculs dentaires), et se soignait en utilisant de l’aspirine et des antibiotiques. Les sources naturelles de ces médicaments modernes ont été identifiées grâce à ses calculs dentaires. Cet individu avait en effet mangé des produits issus du peuplier, contenant de l’acide salicylique (un analgésique constituant le principe actif de l’aspirine) et une espèce de champignon appelée penicillium, et productrice d'antibiotiques.
Évidemment, les humains vont eux aussi utiliser ces ressources à travers les âges, jusqu’à culminer avec les médicaments modernes de nos jours. Savoir que qu’il utilisait déjà ces ressources devrait détruire le stéréotype de l’homme de Néandertal rustre et le remplacer par une appréciation nuancée de ses compétences. Bien que les similitudes comportementales entre humains et homme de Néandertal deviennent de plus en plus évidentes, ce sont les micro-organismes qui indiquent précisément ce qui a évolué. Comme nous l’avons mentionné, les calculs dentaires sont composés principalement de micro-organismes. Cette communauté microbienne fait partie du microbiome, qui joue un rôle clé dans la santé et le développement de maladies, et se transmet de manière verticale. Bien qu’ils ne soient pas situé sur la même chaîne évolutive, les anciens humains et les homme de Néandertal ont échangé au moins un micro-organisme. On a reconstruit le génome complet d’une archée responsable d’une maladie des gencives (Methanobrevibacter oralis) à partir des calculs dentaires d’un homme de Néandertal. Ce génome est celui d’une sous-espèce de celle rencontrée dans les bouches humaines, ce qui était attendu compte tenu qu’humains et hommes de Néandertal sont eux-mêmes des espèces différentes (ou sous-espèces). Toutefois, la sous-espèce d’archée a divergé alors que les humains et les hommes de Néandertal formaient déjà deux espèces différentes. On ne peut que spéculer sur la manière dont ce transfert a eu lieu: par l’intermédiaire de l’environnement, du partage d’outils, ou même du baiser. En tout cas, un transfert a bel et bieneu lieu , ce qui démontre encore un peu plus qu’humains et hommes de Néandertal interagissaient directement entre eux.
L’idée que nous avons des hommes de Néandertal comme d’un groupe complexe et intelligent fait de moins en moins de doutes. L’ADN ancien issu de leurs calculs dentaires a permis de déduire des différences de régimes alimentaires entre différents groupes d’hommes de Néandertal, et de conclure sur leur connaissance de l’automédication. Le transfert d’au moins un pathogène oral indique également que nos ancêtres et nos cousins génétiques entretenaient des relations sociales. Cette étude apporte de nouvelles informations sur l’image toujours plus humaine que nous avons des hommes des cavernes.
Traduit par TranslationBunny, Bunny Inc.
Article original
Weyrich, L.S. et al. Neanderthal behaviour, diet, and disease inferred from ancient DNA in dental calculus. Nature (2017).
DOI: 10.1038/nature21674PhD student, Australian Centre for Ancient DNA (ACAD), School of Biological Sciences, The University of Adelaide, Adelaide, SA, 5005 Australia
Editeur: Massimo Caine


