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Les OGM ne sont pas une invention humaine: la patate douce est une culture vivrière naturellement transgénique

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Biologie vegetale

Les OGM ne sont pas une invention humaine: la patate douce est une culture vivrière naturellement transgénique

Tina Kyndt · Department Molecular Biotechnology, Ghent University (UGent), Ghent, Belgium6 juillet 2015 · 3 min de lecture

L’apparition d’organismes génétiquement modifiés peut être le résultat naturel d’interactions environnementales entre les plantes et leur milieu.

La patate douce est l'une des cultures alimentaires les plus consommées dans le monde. Elle est surtout cultivée et consommée en Afrique subsaharienne, dans certaines régions d'Asie et dans les îles du Pacifique. Elle est en outre l'une plus anciennes plantes domestiquées, comme l’atteste des découvertes archéologiques faites dans les grottes du canyon de Chilca au Pérou, et vieilles de 8'000 à 10'000 ans.

En étudiant le génome (c’est-à-dire l’ensemble des séquences d’ADN) de la patate douce à la recherche de traces de virus, des chercheurs péruviens ont été étonnés d’y découvrir des séquences d'ADN d’une bactérie appelée "Agrobacterium". Au lieu d’attribuer cette observation singulière à une contamination de leurs échantillons par des bactéries, comme cela peut être le cas dans des études de ce type, ils ont décidé d'étudier plus en détail ces séquences. Ils ont collaboré avec plusieurs laboratoires du monde entier, dont le nôtre, à l'Université de Gand en Belgique, pour obtenir des preuves indépendantes de leurs observations. Des analyses complémentaires de l’ADN ont été menées, confirmant de façon irréfutable que deux grandes séquences d'ADN bactérien étaient intégrées de façon stable dans le génome de la patate douce. Il a de plus été démontré que les gènes bactériens ajoutés étaient actifs à l'intérieur des tissus de la patate douce. Le fait que ces gènes s’expriment encore activement chez la patate douce, et ce probablement des milliers d’années après leur intégration, suggère qu'ils confèrent un caractère positif à la plante, sélectionné par les agriculteurs lors de la domestication de cette espèce.

La présence de ces deux séquences d'ADN bactérien a été étudiée de façon plus approfondie chez un grand nombre de variétés de patates douces cultivées dans le monde. Les analyses d'ADN ont confirmé que l'une des séquences d'ADN étrangères était présente chez chacune des plus de 200 variétés de patates douces testées. La seconde séquence d'ADN bactérien était présente dans environ un quart des échantillons testés, ainsi que chez certaines espèces sauvages apparentées.

Ce n'est pas la première fois que des chercheurs retrouvent de l'ADN bactérien, fongique ou viral dans le génome de plantes ou d’animaux. Au cours des dernières années, l’analyse de différents génomes a conduit à la découverte de plus en plus d'exemples potentiels de "transferts horizontaux de gènes". Lors d’un transfert génétique horizontal, des gènes sont échangés entre différentes espèces - contrairement au transfert normal de gènes des parents à leur descendance, qui a lieu au sein d’une espèce donnée. Dès la fin des années 1970, on a découvert qu'Agrobacterium était capable de transférer une partie de son propre ADN, appelé ADN de transfert ou ADN-t, à certaines cellules végétales particulières. La bactérie utilise ce procédé lorsqu’elle infecte une plante pour induire la formation de couronnes ou de racines velues. C'est cet ADN de transfert que nous avons retrouvé au sein du génome de la patate douce, bien que toutes les plantes analysées soient complètement saines.

Le mécanisme utilisé par Agrobacterium pour incorporer son propre ADN-t au sein du matériel génétique des plantes constitue le fondement de la technologie des OGM (Organisme Génétiquement Modifié) végétaux. Alors que de façon naturelle, Agrobacterium n’introduit son ADN-t que dans quelques cellules de la plante qu’elle infecte, les biotechnologistes ont réussi à régénérer des plantes complètes à partir de ces cellules modifiées. Les plantes OGM sont actuellement cultivées sur plus de 10% des terres agricoles mondiales, mais leur utilisation est toujours débattue de manière très controversée. La découverte d'ADN-t dans le génome de la patate douce révèle désormais que cette plante a naturellement acquis des gènes d'Agrobacterium au cours de son évolution, et ce il y a probablement plusieurs milliers d’années déjà. La présence naturelle de l'ADN-t d'Agrobacterium chez la patate douce et sa transmission au cours de l'évolution est un bel exemple de la possibilité d’échange d'ADN entre différentes espèces. Ceci démontre également que des modifications génétiques sont également possibles dans la nature.

étant donné que la patate douce a été cultivée et consommée depuis des milliers d'années, cette découverte pourrait changer la conception du statut «artificiel» de la nourriture OGM.

Traduit par Dr. Margot Riggi, Scientific Editor, TheScienceBreaker

TK
Tina Kyndt
Breaker

Research Professor, Department Molecular Biotechnology, Ghent University (UGent), Ghent, Belgium

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