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Les effets de l’utilisation de pesticides néonicotinoïdes sur les abeilles sauvages

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Les effets de l’utilisation de pesticides néonicotinoïdes sur les abeilles sauvages

Maria Sentandreu · Department of Botany and Plant Biology, University of Geneva, Switzerland10 juin 2016 · 4 min de lecture

Les abeilles font bien plus que produire du miel: elles pollinisent également nos cultures et constituent donc des éléments clés de notre production alimentaire. Les abeilles domestiques, les espèces d'abeilles sauvages telles que les bourdons et les abeilles solitaires, les papillons, et les guêpes et les mouches, participent tous à cet inestimable travail de pollinisation, si bien qu’un tiers de notre nourriture dépend d'eux! Les apiculteurs du monde entier ne cessent de nos jours d'observer une mystérieuse disparition des abeilles ainsi qu’une réduction de la taille de leurs colonies. L'utilisation de certains insecticides dans l'agriculture pourrait en être l'un des principaux responsables.

Les néonicotinoïdes sont des pesticides largement utilisés dans l’agriculture; ils recouvrent les graines et les rendent résistantes vis à vis des attaques des insectes du sol. Cependant, ces pesticides représentent potentiellement un risque important pour les abeilles car, après germination des graines, ils s'accumulent dans la tige, les fleurs et les feuilles de la plante, d'où ils peuvent leur être transmis. L'Union Européenne a interdit l'utilisation de trois néonicotinoïdes afin de protéger les abeilles (lire aussi la break: Une habitude dangereuse: les abeilles préfèrent le nectar contaminé par les pesticides). Les utilisateurs de ces pesticides (notamment les agriculteurs et autres parties prenantes du monde agricole) ont critiqué la mesure en affirmant que les études de leurs effets ont été principalement menées sur des abeilles artificiellement nourries avec ces substances, et qu’il n’y aurait en réalité que très peu de preuves que les néonicotinoïdes représentent une menace pour les abeilles dans les conditions réelles.

La question clé est ainsi de savoir si les néonicotinoïdes influencent le comportement des abeilles à la fois domestiques et sauvages dans les environnements agricoles naturels.

Une équipe de recherche suédoise a décidé de relever le défi et d'étudier les effets des néonicotinoïdes dans les conditions naturelles. L'étude a été réalisée dans 16 lieux indépendants entourant 16 champs de colza différents, qui ont été groupés en 8 paires selon leur similarité écologique. Pour chacune de ces paires, l'un des champs a été traité avec un fongicide inoffensif pour les abeilles (jouant ainsi le rôle de contrôle) et le second avec le même fongicide additionné d’un produit contenant des néonicotinoïdes.

Les chercheurs ont mesuré: a) la densité d’abeilles sauvages, c’est-à-dire le nombre d'abeilles sauvages présentes par unité de surface, b) l'activité de nidification d'une espèce d'abeille sauvage solitaire, c) la capacité de formation d’une colonie du bourdon sauvage mais néanmoins social; et enfin d) la force des colonies (c’est-à-dire le nombre d'abeilles adultes par colonie) de l'abeille domestique européenne.

L'équipe a constaté que la densité d’abeilles sauvages était plus faible dans les champs ensemencés avec des graines recouvertes de néonicotinoïdes, démontrant ainsi leur effet négatif sur le nombre de ces espèces d'abeilles.

Pour analyser la capacité de nidification des abeilles sauvages solitaires, les scientifiques ont déposé un nid de 27 abeilles dans chaque champ et ont surveillé l’activité de nidification des insectes, les abeilles solitaires construisant normalement chacune leur propre nid. Les abeilles présentes dans les champs sans insecticide l'ont fait de façon systématique, alors qu’aucune des abeilles présentes dans l’un des huit champs traités avec le pesticide n’ont construit de nouveau nid, ce qui prouve à nouveau l'effet nocif des néonicotinoïdes.

Les néonicotinoïdes affectent également la capacité de développement d’une colonie des bourdons. Les bourdons sont des abeilles sociales et forment des colonies composées d'une reine et de dizaines voire de centaines de travailleuses. Au cours de leur développement, les colonies de bourdons s’agrandissent tout d’abord en terme de nombre et en force de travail, avant de commencer à générer de nouvelles reines ainsi que des mâles. Ce changement entraîne une diminution de la taille des colonies. Pour cette étude, six colonies élevées dans le commerce ont été déposées dans chaque champ. Les colonies de bourdons des champs témoins ont augmenté en nombre et en force de travail comme attendu, tandis que l’accroissement des colonies des champs ensemencés avec des graines recouvertes d'insecticide était plus faible.

Par ailleurs, les bourdons ont un cycle de vie annuel au cours duquel les nouvelles reines nées à la fin de l’été hibernent et forment de nouvelles colonies au printemps suivant. à la fin de cette expérience, les chercheurs ont observé un nombre plus faible de cocons de reines et de de mâles dans les champs traités avec des néonicotinoïdes par rapport aux champs témoins, ce qui entraînera le développement de moins de nouvelles colonies au printemps suivant.

La dernière découverte est peut-être la plus surprenante: en effet, il semble que le traitement des graines avec des néonicotinoïdes n'affecte pas la force des colonies d’abeilles domestiques. Ces résultats sont en accord avec une étude précédente démontrant que les abeilles domestiques semblent être mieux adaptées à la détoxification que les bourdons après avoir été exposées aux néonicotinoïdes. Cependant, la possibilité que les néonicotinoïdes aient des effets négatifs à long terme chez les abeilles domestiques n'a pas été étudiée ici et ne peut donc être exclue.

En résumé, les chercheurs suédois ont pu démontrer que l'utilisation de néonicotinoïdes comme traitement de protection des graines dans les cultures oléagineuses représente bel et bien un risque pour les abeilles sauvages dans leur environnement naturel. En parallèle, ils s'interrogent sur le bien-fondé de l’utilisation des abeilles domestiques comme modèle d’étude de la toxicité des pesticides sur des abeilles sauvages. Les auteurs soulignent ainsi que les études menées en laboratoire sont pas suffisamment précises pour prévoir de façon certaine les effets des pesticides, et proposent donc plutôt d’étudier directement les conséquences de leur utilisation sur les écosystèmes naturels.

Traduit par Dr. Margot Riggi, Scientific Editor, TheScienceBreaker

MS
Maria Sentandreu
Breaker

Postdoctoral Research Fellow, Department of Botany and Plant Biology, University of Geneva, Switzerland

Licence: CC BY 4.0